Redonner du sens à la filière céréalière : le pari des producteurs de Bergerac

10/11/2025

Quels céréaliers, quelles céréales : repères sur la filière à Bergerac

Le Bergeracois, et plus largement la Dordogne (source : Chambre d’Agriculture Dordogne), compte près de 420 exploitations céréalières en 2022, les surfaces emblavées représentant environ 34 000 hectares. Majoritaires : le blé tendre (très utilisé pour la farine), le maïs grain, l’orge, mais aussi l’épeautre, ou encore certains engrais verts (sarrasin, avoine, seigle) en progression chez ceux engagés en bio ou en conservation des sols. La Dordogne produit en moyenne près de 200 000 tonnes de céréales par an (source : Agreste 2022), dont moins de 20 % sont transformées ou valorisées localement.

Typiquement, le blé ou le maïs partaient en majorité vers de grands collecteurs ou coopératives, transitant sur des centaines de kilomètres pour finir parfois à l’export. Depuis la fin des années 2010, des initiatives collectives, impulsées par des producteurs en recherche de diversifications et de sens, ont bousculé ces schémas.

L’enjeu du circuit court : définition et contexte local

  • Qu’est-ce qu’un circuit court ? Selon le Ministère de l’Agriculture, il s’agit d’une chaîne avec au maximum un intermédiaire entre le producteur et le consommateur. Dans la majorité des cas, la vente est directe ou via une structure locale (magasin de producteurs, AMAP, boulanger artisans).
  • Pourquoi se détourner du système majoritaire ? Les fluctuations des prix mondiaux, la volatilité des marchés céréaliers, et la volonté de garder la valeur ajoutée sur le territoire motivent la recherche de nouveaux modèles.

À Bergerac, la « céréale locale » n’est plus réservée à quelques pionniers mais devient une réelle filière alternative, soutenue par des réseaux comme Bio Nouvelle-Aquitaine, Terres de Liens ou les boutiques collectives, et appuyée par la dynamique alimentaire territoriale portée par les collectivités.

Transformer ses céréales sur place : les leviers de la valeur ajoutée

Moulins artisanaux et transformation à la ferme

Depuis 2016, on observe une progression du nombre de fermes dotées de petits moulins à céréales. Leur but : passer du grain à la farine tout en maîtrisant la qualité, les variétés, et l’histoire de leur production. À Saint-Laurent-des-Vignes, la Ferme du Grand Peyrat a investi dans un moulin Astrié pour faire revivre des blés anciens, permettant une farine demandée par les boulangers bio du secteur.

  • Intérêt technique : Le moulin à meules de pierre conserve le germe du blé, préservant ainsi les minéraux et vitamines. La farine conserve un goût et une capacité de panification recherchés, particulièrement pour la baguette « Bergeracienne ».
  • Impact économique : Le producteur passe d’une vente du grain à 220 €/t (cours moyen 2023 pour le blé tendre, source : Agritel), à la commercialisation de farine locale à 800–1100 €/tonne selon les circuits. Le différentiel rémunère l’équipement, le travail de transformation, et alimente l’économie locale.

Des produits transformés pour tous les goûts

De la farine au pain : plusieurs exploitations collaborent avec des artisans boulangers de la région, voire produisent elles-mêmes du pain, des biscuits, des pâtes (ex : Les Pâtes Paysannes du Périgord). La reconquête de l’épeautre et du sarrasin, parfois boudés des industriels pour leur faible rendement, permet d’élargir la gamme, tout en répondant à la demande croissante en produits sans gluten ou alternatifs.

La vente directe et les points de rencontre avec les consommateurs

  • Boutiques de producteurs : À Bergerac, deux collectifs réunissent plus de 45 agriculteurs pour proposer farines, pains, pâtes ou galettes, tous issus des céréales de Dordogne. Ils valorisent chaque année près de 120 tonnes de produits transformés (chiffre moyen 2021, communiqué interne).
  • AMAP et marchés : Les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) de Bergerac et Ste-Foy-la-Grande regroupent une quarantaine de familles chaque semaine autour de paniers intègrant du pain ou de la farine locale.
  • Boulangeries artisanales engagées : Une douzaine de boulangers partenaires affichent la provenance des farines et participent à l’effort collectif.

Cette proximité offre une transparence inédite sur la traçabilité, la variété des céréales utilisées, les pratiques culturales. L’étiquette n’est pas qu’un argument de vente, mais une histoire racontée à chaque étape.

Des débouchés innovants et solidaires : approvisionner la restauration collective

Un des enjeux majeurs de la valorisation locale reste l’alimentation de la restauration scolaire et collective. À Bergerac, la communauté d’agglomération a fixé pour objectif depuis 2020 d’atteindre 40 % de produits locaux dans ses cantines publiques, dont une large part de céréales transformées (pâtes, semoules, pain).

Un exemple : la SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) « Ma Céréale Locale », créée en 2021, associe producteurs, transformateurs, élus et familles pour organiser une filière complète « de la graine à l’assiette ». Chaque année, plus de 15 000 repas sont servis avec des produits céréaliers issus des fermes du secteur, selon Sud Ouest. Ce modèle inspire désormais d’autres départements.

Impact environnemental et social : quand le local fait la différence

  • Réduction de l’empreinte carbone : En circuits courts, les céréales parcourent en moyenne moins de 40 km (source : Terre de Liens), contre 250 à 400 km dans le circuit conventionnel. Cela limite significativement les émissions de transport.
  • Préservation de la biodiversité variétale : Les producteurs optant pour la transformation locale privilégient des variétés adaptées au terroir, parfois anciennes : blé rouge du Périgord, petit épeautre, seigle, bien moins gourmandes en intrants chimiques.
  • Cohésion territoriale : Les filières locales génèrent de l’emploi non délocalisable, contribuent à la dynamisation des villages, et entretiennent la solidarité entre agriculteurs et consommateurs, notamment par les visites de fermes, ateliers participatifs ou fêtes des moissons.

Des freins persistants, mais une dynamique de fond

Malgré leur essor, les filières courtes céréalières de Bergerac font face à plusieurs freins :

  • Investissements lourds : Installation de moulins, de fours à pain, stockage spécifique, tout cela suppose un engagement financier notable (compter entre 15 000 € et 45 000 € pour un moulin artisanal neuf, selon l’Atelier Paysan).
  • Contrainte de production : Les aléas climatiques, la reconnaissance des labels, ou la structuration de l’offre rendent parfois la filière fragile.
  • Balisage réglementaire complexe : Les normes sanitaires à respecter pour la transformation et la distribution peuvent s’avérer dissuasives pour les plus petites structures.
Cependant, les coopérations entre producteurs et la montée en puissance de l’accompagnement collectif (chambres d’agriculture, réseaux bio, collectivités) permettent de franchir progressivement ces barrières.

Perspectives : vers une nouvelle souveraineté alimentaire locale ?

L’histoire des céréales en circuit court à Bergerac n’en est qu’à ses débuts. Les perspectives :

  • Alliance producteurs-artisans-consommateurs : À travers la co-construction de démarches, la mutualisation des outils de transformation, la montée en gamme de l’offre (pâtes fraîches, biscuits locaux sans additifs).
  • Développement de variétés rustiques : Pour s’affranchir du modèle unique, les blés rouges ou épeautres du terroir continuent à reprendre place dans les champs.
  • Numérique et information : La transparence sur l’origine, la transformation, le juste prix, trouve des relais : étiquetage, plateformes web des boutiques paysannes, outils de traçabilité accessibles à tous.

Si la part des céréales valorisées en circuit court est encore minoritaire à Bergerac, la dynamique enclenchée montre que, grâce à l’innovation, la coopération et la volonté de retrouver du sens, une véritable souveraineté alimentaire pourrait émerger à l’échelle locale. Au travers de ces réseaux, chaque habitant a aujourd’hui la possibilité de devenir acteur d’un changement agricole durable, et de redécouvrir les saveurs de son terroir, du champ au fournil.

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